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Structure de la Passion selon Saint Jean

samedi 19 décembre 2009, par M. Bannelier , publié dans

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Première page de la Passion Selon saint Jean, autographe de Bach (1739)

En étudiant la par­ti­tion de la Passion selon Saint jean, on est frappé par la hau­teur de vue et l’ambi­tion créa­trice de Bach. Il cons­truit sa pas­sion comme une cathé­drale, un monu­ment à la gloire de Dieu. Il arti­cule des piè­ces de sty­les très dif­fé­rents, mais insé­rées dans une orga­ni­sa­tion très pré­cise, et tou­jours au ser­vice du texte de l’évangile. Le but n’est pas sim­ple­ment de réci­ter ce texte, mais de l’incar­ner, l’éclairer, le com­men­ter, et le ren­dre intime à l’audi­teur.

La Passion selon Saint jean est une pas­sion litur­gi­que : elle est écrite pour être jouée dans une église, lors d’un office reli­gieux, en l’occur­rence les vêpres du ven­dredi saint. Les deux par­ties devaient enca­drer le ser­mon d’un prê­tre.

Le texte

Lorsqu’il com­pose cette pas­sion, Bach n’a vrai­sem­bla­ble­ment pas de libret­tiste. Il est à Leipzig depuis moins d’un an. Plus tard il ren­contrera le poète Picander, qui écrira le livret de la Passion selon Saint Mathieu, et de nom­breu­ses can­ta­tes. Il assem­ble donc lui-même le livret à par­tir de dif­fé­ren­tes sour­ces, bien connues à l’époque.

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Martin Luther

Le texte de l’évangile lui même est la tra­duc­tion par Martin Luther de l’Évangile selon Saint Jean, cha­pi­tres 18 et 19. Rappelons que Luther avait tra­duit les évangiles en lan­gue ver­na­cu­laire pré­ci­sé­ment pour ren­dre leur mes­sage acces­si­ble à tous sans l’inter­mé­diaire de l’église. Pour lui, et pour les pro­tes­tants, la Parole de Dieu est le seul guide de l’homme pour trou­ver le bon che­min : par la puis­sance de l’Évangile, l’homme est rendu capa­ble d’aban­don­ner son péché pour trou­ver sa liberté en Christ.

La pas­sion dans L’évangile de Jean est très concise (82 ver­sets, contre 141 pour l’évangile de Saint Mathieu). Dans ce ce texte, Bach insère deux extraits de l’évangile de Saint Mathieu, pour décrire plus pré­ci­sé­ment le renie­ment de Saint Pierre, à peine évoqué par Jean, et le trem­ble­ment de terre avec le déchi­re­ment des voi­les du tem­ple.

Le récitatif

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Premier récitatif

Le texte de l’évangile est chanté sous forme de "reci­ta­tivo secco", c’est-à-dire de réci­ta­tif accom­pa­gné par une basse conti­nue (vio­lon­celle, et orgue). Le réci­ta­tif est un style de musi­que vocale soliste qui suit les inflexions de la parole. Bach uti­lise de nom­breux pro­cé­dés musi­caux pour met­tre en valeur le texte, et révé­ler sa signi­fi­ca­tion pro­fonde (nous revien­drons sur le point dans un pro­chain billet).

Le nar­ra­teur (évangéliste) a la plus grande par­tie du texte. Il est incarné par un ténor, alors que Jésus et Pilate sont per­son­ni­fiés par des voix de bas­ses. Contrairement à la Passion selon Saint Mathieu, les réci­ta­tifs de Jésus n’ont pas d’accom­pa­gne­ment spé­ci­fi­que.

Les turbae

Un per­son­nage extrê­me­ment impor­tant, d’un point de vue musi­cal, est la foule (les prê­tres, les juifs, les sol­dats romains...). Elle est incar­née par le chœur, dont les inter­ven­tions très expres­si­ves s’insè­rent dans la nar­ra­tion. Ces chœurs de foule sont appe­lés « tur­bae ». Ils sont accom­pa­gné par l’orches­tre com­plet, et sont très sou­vent poly­pho­ni­ques pour évoquer les paro­les super­po­sées et véhé­men­tes des per­son­na­ges. La Passion selon Saint Jean est carac­té­ri­sée par des tur­bae assez longs, très ani­més, dra­ma­ti­ques, par­fois même vio­lents : ils repré­sen­tent de manière très expres­si­ves les cris et voci­fé­ra­tions de la foule, qui devient ainsi un moteur impor­tant de l’action.

Les chorals

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Mélodie du choral
« Vater unser im Himmelreich »

A cette nar­ra­tion, Bach ajoute tout un cor­pus de piè­ces qui vien­nent en com­men­taire de l’action. Il y a deux rai­sons à cela :

  • une raison didactique : la passion doit non seulement incarner le texte de l’évangile, mais aussi en expliquer le sens aux fidèles,
  • une raison musicale : les pièces ajoutées (chorals et arias), d’un style très différent du récitatif, apportent contraste et variété à l’œuvre.
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Harmonisation par Bach
"Dein Will gescheh’"

Intercalés dans la nar­ra­tion, Bach insère à des moments impor­tants des cho­rals chan­tés par le chœur : ce sont des réflexions de l’assem­blée des fidè­les, en com­men­taire de l’action en cours. Ils réin­tro­dui­sent le « Nous », en impli­quant la com­mu­nauté chré­tienne (« Donne nous la patience », « Tu n’es cer­tes pas un pêcheur, comme nous »...). Le texte et la mélo­die prin­ci­pale pro­vien­nent des hym­nes luthé­riens tra­di­tion­nels des XVIe et XVIIe siè­cles. Les cho­rals luthé­riens avaient sou­vent de très nom­breu­ses stro­phes, que ce soient des tra­duc­tions de l’ancien tes­ta­ment, ou des poè­mes com­po­sés spé­ci­fi­que­ment. A cha­que fois, Bach (ou son libret­tiste inconnu) puise dans ce cor­pus pour choi­sir un texte qui com­mente et donne un sens à l’action en cours.

Les arias

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Barthold Heinrich Brocke

Pour les arias, en revan­che, Bach a puisé prin­ci­pa­le­ment dans l’œuvre de Barthold Heinrich Brocke, « Der für die Sünden der Welt gemar­terte und ster­bende Jesus » (Jésus tor­turé et mou­rant pour les péchés du monde). Brocke était un séna­teur et huma­niste de Hambourg, dont le poème de la pas­sion était devenu très rapi­de­ment fameux en 1712, au point d’être mis en musi­que par les plus grands musi­ciens de Hambourg, Reinhard Keiser, Telemann, et Haendel.

Bach tire également quel­ques tex­tes d’une autre pas­sion, écrite par Christian Heinrich Postel, autre écrivain de Hambourg. Dans tous les cas, les tex­tes ne sont pas cités tels quels, il ont été sim­pli­fiés par un écrivain inconnu, ou peut-être Bach lui-même.

Les arias intro­dui­sent un autre niveau de com­men­taire : ce sont des réac­tions de per­son­na­ges de l’évangile, ou l’expres­sion de l’émotion du chré­tien devant les souf­fran­ces du christ. Elles appor­tent une émotion dif­fé­rente, plus com­plexe, intime, et com­plé­men­taire de celle expri­mée dans les cho­rals. Cette fois, c’est le Je de l’indi­vidu qui reprend la parole après le Nous de la com­mu­nauté.

La plu­part des arias sont pour une voix soliste, en dia­lo­gue avec un ou plu­sieurs ins­tru­ments solis­tes, et sont de forme da capo, c’est-à-dire en deux par­ties avec une reprise de la pre­mière par­tie à la fin (A-B-A).

Une structure symétrique

La Passion est écrite en deux par­ties, qui devaient enca­drer le ser­mon du prê­tre. La pre­mière par­tie est beau­coup plus courte que la pre­mière : Bach n’a pas coupé l’œuvre entre les deux cha­pi­tres de l’Évangile, mais avant le pro­cès de Jésus. Elle appa­raît comme un grand pro­lo­gue, racontant l’arres­ta­tion de Jésus et le renie­ment de Saint Pierre. La seconde par­tie raconte le pro­cès et l’exé­cu­tion de Jésus, jusqu’à sa mise au tom­beau.

En ana­ly­sant la musi­que des chœurs de foule, on s’aper­çoit que cer­tai­nes mélo­dies sont repri­ses d’un chœur à l’autre. De même, quel­ques mélo­dies de cho­ral sont repri­ses plu­sieurs fois. Ces chœurs repris en échos don­nent une struc­ture symé­tri­que à la seconde par­tie de l’œuvre, comme une voûte de cathé­drale :

Symétrie des chœurs

C = cho­ral, F = chœur de foule, A = autre choeur

  • 1 Herr, unser Herrscher (A)
    • 2b Jesum von Nazareth (F)
    • 2d Jesum von Nazareth (F)
  • 12b Bist du nicht (F)
    • 14 Petrus, der nicht denkt (C)
      • 15 Christus der uns selig (C)
        • 16b Wäre dieser nicht ein Übeltäter (F)
        • 16d Wir dürfen niemand töten (F)
          • 18b Nicht diesen (F)
          • 21b Sei gegrüßet (F)
            • 21d Kreuzige, kreuzige (F)
              • 21f Wir haben ein Gesetz (F)
                • 22 Point central : Durch dein Gefängnis (F)
              • 23b Lässest du diesen los (F)
            • 23d Weg, weg mit dem (F)
          • 23f Wir haben keinen König (F)
          • 25b Schreibe nicht (F)
      • 27 O hilf, Christe (C)
        • 27b Lasset uns den nicht zerteilen (F)
    • 28 Er nahm alles (C)
  • 29 Ruht wohl (A)

Autre répé­ti­tion, entre les deux par­ties

  • 3 O große Lieb (O grand amour) - 17 Ach, großer König (O grand roi)

Cette gigan­tes­que cons­truc­tion en arche est très typi­que de Bach. La struc­ture met en évidence un point cen­tral, le cœur de l’œuvre, au moment ou le Christ est empri­sonné. Le cho­ral « Durch dein Gefängnis » décrit le mes­sage prin­ci­pal que Bach voit dans la pas­sion, le chiasme fon­da­men­tal exprimé par l’évangile : par son empri­son­ne­ment, le Christ donne la liberté aux hom­mes.

Durch dein Gefängnis, Gottes Sohn,
Muß uns die Freiheit kommen ;
Dein Kerker ist der Gnadenthron,
Die Freistatt aller Frommen ;
Denn gingst du nicht die Knechtschaft ein,
Müßt unsre Knechtschaft ewig sein.
Par ta captivité, ô Fils de Dieu,
Nous est venue la liberté ;
Ta prison est le trône de la grâce,
L’asile de tous les dévots ;
Car si tu n’étais entré en servitude,
Eternelle eût dû être notre propre servitude.

La struc­ture mise en place par Bach est donc un moyen de révé­ler et d’éclairer le texte de la Passion, pour en péné­trer plus inti­me­ment la signi­fi­ca­tion.



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