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Requiem de John Rutter

samedi 22 juin 2013, par M. Bannelier

Les circonstances

John Rutter res­sen­tit la pre­mière fois le besoin d’écrire un requiem en 1983, après la mort de son père. Celui-ci ado­rait la musi­que, sans être expert, aussi Rutter vou­lait il écrire une œuvre à sa mémoire qui soit à la fois musi­ca­le­ment abou­tie et acces­si­ble à cha­cun. Ce devait être un moyen de réflé­chir sur la perte des êtres chers et sur sa pro­pre mort, en la trans­for­mant en un acte pure­ment musi­cal.

L’autre rai­son, qui lui donna l’impul­sion néces­saire, fut la décou­verte à la même époque d’un nou­veau manus­crit du requiem de Gabriel Fauré. La lec­ture à la Bibliothèque Nationale de Paris de ce manus­crit, avec des anno­ta­tions, cor­rec­tions et des réor­ches­tra­tions par Fauré en fonc­tion des effec­tifs ins­tru­men­taux dis­po­ni­bles, lui mon­tra le carac­tère vivant et réel de cette musi­que sublime. Elle lui fit appa­raî­tre la com­po­si­tion d’un requiem comme un acte extrê­me­ment concret, et tout sim­ple­ment pos­si­ble.

A cette époque, Rutter écrivait uni­que­ment des œuvres sur com­mande depuis près de quinze ans, chose qu’il sup­por­tait de plus en plus dif­fi­ci­le­ment. L’écriture du requiem se fit en dehors de toute com­mande, mais il pro­posa à un chœur ami de Sacramento en Californie d’en assu­rer la créa­tion. Par man­que de temps, seuls les qua­tre pre­miers mou­ve­ments furent créés par ce chœur. L’œuvre fut fina­le­ment ache­vée en 1985 et inter­pré­tée sous la direc­tion du com­po­si­teur à Dallas.

Moins de six mois plus tard, l’éditeur de John Rutter lui écrivait qu’à sa grande stu­pé­fac­tion, le requiem avait été donné en concert avec orches­tre plus de 500 fois aux Etats-Unis, d’après les loca­tions de maté­riel d’orches­tre, et que cela ne comp­tait donc pas les concerts accom­pa­gnés au piano ou à l’orgue !

Depuis, le requiem n’a cessé d’être joué à tra­vers le monde, des États Unis jusqu’au Japon. Pour John Rutter, cela confirme un vrai besoin des musi­ciens de jouer de la musi­que reli­gieuse dans les églises, et que les seuls requiems vrai­ment "pra­ti­ca­bles" dans ce contexte, ceux de Fauré et Duruflé, ne peu­vent suf­fire à ce besoin.

Qu’est ce qu’un requiem ?

Tout le monde connaît les plus grands requiems, de Mozart, Brahms, Berlioz, Verdi... Mais qu’est-ce qu’un requiem ? Jusqu’au XIXe siè­cle, par exem­ple à la renais­sance avec le requiem Victoria, la ques­tion ne se pose pas : c’est la mise en musi­que le texte du ser­vice funè­bre en latin.

A par­tir de XIXe, des cou­pu­res, des ajouts de texte com­plé­men­taire ont été pra­ti­qués par les com­po­si­teurs. Ainsi, le requiem de Fauré enlève les lon­gues stan­ces du Dies Irae (en lais­sant tou­te­fois les vers repris dans le Libera me) et ajoute à la fin le In Paradisum, qui n’appar­tient pas au texte du requiem (ser­vice funè­bre à l’église), mais au rite de l’inhu­ma­tion, dit au cime­tière. De plus il extrait une stro­phe du Dies Irae, le Pie Jesu, et en fait une pièce à part, pro­cédé qui sera repris par Duruflé.

Il y avait donc une nou­velle liberté sur les tex­tes pla­cés dans l’œuvre. John Rutter avait été mar­qué par sa par­ti­ci­pa­tion en tant que cho­riste enfant à la créa­tion du War requiem de Britten en 1963. Dans cette œuvre, les poè­mes de Wilfred Owen vien­nent en contre­point au texte latin, pour en ren­for­cer le sens, et en font une œuvre extra­or­di­nai­re­ment som­bre et puis­sante.

Mais à la dif­fé­rence de Britten, Rutter vou­lait écrire une pièce qui ait un mes­sage d’espoir, un carac­tère conso­lant, un voyage des ténè­bres vers lumière. Il vou­lait aussi un requiem de "petit for­mat", joua­ble aussi bien à la mai­son, à l’église ou dans une salle de concert, avec une orches­tra­tion adap­ta­ble. Ce devait être enfin une œuvre qui s’ins­crive en rela­tion avec la litur­gie, et non un requiem pure­ment dra­ma­ti­que et théâ­tral comme Berlioz ou Verdi.

La structure

Comme Britten, Rutter mèle le rite gré­go­rien en latin et le rite angli­can en anglais, le texte anglais don­nant un carac­tère plus intime à l’œuvre, plus pro­che de l’audi­teur.

Il déve­loppe une struc­ture symé­tri­que en arche : il enca­dre l’œuvre avec les deux piè­ces "clas­si­ques" du rituel gré­go­rien (1. Requiem et 7. Lux eterna), à l’inté­rieur des­quels vien­nent se pla­cer deux psau­mes (2. From the deep (des pro­fon­deurs) et 6. The Lord is my she­perd (le Seigneur est mon ber­ger)), dans leur tra­duc­tion anglaise du livre angli­can de la "prière com­mune" (Book of Common Prayer), et à l’inté­rieur des­quels il insère deux piè­ces consa­crées à Jésus (3. Pie Jesu et 5. Agnus Dei). Enfin, la pièce cen­trale est le Sanctus en latin.

La pièce 5 mêle le latin (Agnus Dei) et l’anglais (avec un extrait du rite angli­can de l’inhu­ma­tion, « I am the resur­rec­tion and the life »).

I. Requiem

Requiem aeternam dona eis, Domine :
et lux perpetua luceat eis.
Te decet hymnus Deus in Sion,
et tibi reddetur votum in Ierusalem :
exaudi orationem meam,
ad te omnis caro veniet.
Kyrie, eleison !
Christe, eleison !
Kyrie, eleison !
Seigneur, donnez-leur le repos éternel,
et faites luire pour eux la lumière sans déclin.
Dieu, c’est en Sion qu’on chante dignement vos louanges.
A Jérusalem on vient vous offrir des sacrifices.
Écoutez ma prière, Vous, vers qui iront tous les mortels.
Seigneur, ayez pitié.
Christ, ayez pitié.
Seigneur, ayez pitié.

L’œuvre com­mence dans une atmo­sphère som­bre, avec une pul­sa­tion immua­ble des tim­ba­les, qui peut sug­gé­rer le son d’un glas, une pro­ces­sion, ou les bat­te­ments d’un cœur. En retrou­vera cette pul­sa­tion plus tard dans l’œuvre. Sur cette pul­sa­tion, les ins­tru­ments et le chœur déve­lop­pent avec la pre­mière phrase "requiem eter­nam donna eis domine (donne lui le repos éternel)" une pre­mière séquence som­bre et angois­sée, sur des har­mo­nies ambi­guës, ni majeu­res ni mineu­res, plei­nes de chro­ma­tis­mes et de dis­so­nan­ces, qui sug­gè­rent l’afflic­tion et l’angoisse devant la mort.

En arri­vant sur le mot « lumière » (et lux per­pe­tua luceat eis) l’atmo­sphère change radi­ca­le­ment avec le pre­mier accord en majeur, et un effet d’éclairement et d’ouver­ture vers les aigus. C’est un peu un résumé de l’œuvre entière, avec ce voyage de l’obs­cu­rité vers la clarté que nous pro­pose John Rutter.

Après ce pré­lude, le thème prin­ci­pal appa­raît, sur les paro­les « requiem eter­nam ». C’est un thème à la fois sim­ple et intime, qui donne une atmo­sphère sereine et recueillie. Le « Te decete hym­nus » est plus large et plus intense, alors que sur les paro­les « exaudi ora­tio­nem meam » arrive le som­met d’inten­sité de ce mou­ve­ment. Viennent ensuite les paro­les grec­ques de la messe pour « Seigneur prends pitié », avec le « kyrie elei­son », très doux, puis le « christe elei­son » légè­re­ment plus intense, et pour finir pia­nis­simo sur le deuxième « kyrie elei­son ».

II. Out of the deep (psaume 129)

Out of the deep have I called unto thee, O Lord :
Lord, hear my voice.
O let thine ears consider well the voice of my complaint.
If thou, Lord, wilt be extreme to mark what is done amiss :
O Lord, who may abide it ?
For there is mercy with thee : therefore shalt thou be feared.
I look for the Lord ; my soul doth wait for him :
in his word is my trust.
My soul fleeth unto the Lord :
before the morning watch,
I say, before the morning watch.
O Israel, trust in the Lord, for with the Lord there is mercy :
and with him is plenteous redemption.
And he shall redeem Israel from all his sins.
Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur :
Seigneur, écoute mon appel.
Que ton oreille se fasse attentive
à l’appel de ma prière !
Si tu retiens les fautes, Seigneur, qui subsistera ?
Mais le pardon est près de toi,
pour que demeure ta crainte.
J’espère, Seigneur, j’espère de toute mon âme,
et j’attends sa parole ;
mon âme attend le Seigneur
plus que les veilleurs l’aurore,
qu’Israël attende le Seigneur !
Car près du Seigneur est la grâce,
près de lui, l’abondance du rachat ;
c’est lui qui rachètera Israël
de toutes ses fautes.

III. Pie Jesu

Pie Jesu Domine, dona eis requiem,
Pie Jesu Domine, dona eis requiem,
Pie Jesu Domine, dona eis requiem, sempiternam.
Doux Jésus, donne leur le repos
Doux Jésus, donne leur le repos
Doux Jésus, donne leur le repos éternel

IV. Agnus Dei

Agnus Dei, qui tollis pecatta mundi : dona eis requiem.
Man that is born of a woman hath but a short time to live, and is full of misery. He cometh up, and is cut down like a flower ; he fleeth as it were a shadow.
Agnus Dei, qui tollis peccata mundi : dona eis requiem.
In the midst of life, we are in death : of whom may we seek for succour ?
Agnus Dei, qui tollis peccata mundi. dona eis requiem.
I am the resurrection and the life, saith the Lord :
he that believeth in me, though he were dead, yet shall he live :
and whosoever liveth and believeth in me shall never die.
Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde, donne-leur le repos.
L’homme né de la femme a une vie courte et sans cesse agitée : il naît, il est coupé comme une fleur, il fuit et il dispa­raît comme une ombre
Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde, donne-leur le repos.
Au milieu de la vie nous sommes dans la mort ; vers qui nous tourner pour trou­ver secours ?
Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde, donne-leur le repos.
Je suis la résurrection et la vie, dit le Seigneur, celui qui croit en moi, même s’il était mort, vivra et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais.

V. The Lord is my shepherd

The Lord is my shepherd :
therefore can I lack nothing.
He shall feed me in a green pasture :
and lead me forth beside
the waters of comfort.
He shall convert my soul and bring me
forth in the paths of righteousness,
for his Name’s sake.
Yea, though I walk through the valley
of the shadow of death, I will fear no evil for thou art with me ;
thy rod and thy staff comfort me.
Thou shalt prepare a table for me against them that trouble me :
Thou hast anointed my head with oil,
and my cup shall be full.
But thy loving-kindness and mercy
shall follow me all the days of my life :
And I will dwell in the house of the Lord for ever.
Le Seigneur est mon berger,
Rien ne saurait me manquer.
Sur des prés d’herbe fraîche,
Il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles
Et me fait revivre ;
Il me conduit par le juste chemin
Pour l’honneur de son nom.
Si je traverse les ravins de la mort,
Je ne crains aucun mal,
Car tu es avec moi :
Ton bâton me guide et me rassure.
Tu prépares la table pour moi
Devant mes ennemis ;
Tu répands le parfum sur ma tête,
Ma coupe est débordante.
Grâce et bonheur m’accompagnent
Tous les jours de ma vie ;
J’habiterai la maison du Seigneur
Pour toujours.

VI. Lux aeterna

I heard a voice from heaven saying unto me :
Blessed are the dead who die in the Lord, for they rest from their labours :
even so saith the Siprit.
Lux aeterna luceat eis Domine :
Cum sanctis tuis in aeternum, quia pius es.
Requiem aeternam dona eis Domine, et lux perpetua luceat eis.
Alors j’ai entendu une voix qui venait du ciel. Elle me disait d’écrire ceci : « Heureux désormais les morts qui s’en­dorment dans le Seigneur. Oui, dit l’Esprit de Dieu, qu’ils se reposent de leurs peines »
Que la lumière éternelle luise pour eux, Seigneur, en compagnie de tes saints, du­rant l’éternité,parce que tu es bon.
Le repos éternel, donne-leur Seigneur,
et que la lumière éternelle brille sur eux.



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