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Passion selon Saint Jean : Chœur final et Choral liturgique

lundi 15 mars 2010, par M. Bannelier , publié dans

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Mise au tombeau (Saint Etienne du Mont, Paris)

Écoutez bien : oui, Bach ter­mine sa Passion selon Saint Jean par une ber­ceuse. Le rythme lent à trois temps, la nuance piano, le balan­ce­ment de la mélo­die, tout est là pour met­tre en valeur les paro­les « Reposez bien », comme si l’assem­blée s’apprê­tait à se reti­rer sur la pointe des pieds pour lais­ser dor­mir Jésus.

39. Chœur

Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine,
die ich nun weiter nicht beweine ;
Ruht wohl, und bringt auch mich zur Ruh’.
Das Grab, so euch bestimmet ist
und ferner keine Not umschließt,
Macht mir den Himmel auf
und schließt die Hölle zu.
Reposez bien, ossements saints,
que je ne pleurerai désormais plus ;
Reposez bien, et apportez-moi aussi le repos.
Le tombeau, qui vous est destiné
et ne renferme plus de détresse,
m’ouvre le ciel
et ferme l’enfer.
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Van der Wayden : Mise au tombeau

Les paro­les pro­vien­nent de la pas­sion de Brocke. On reconnaît son goût pour les ima­ges com­plexes, avec le tom­beau qui ouvre le ciel.

Le rythme est celui d’un menuet lent (trois temps, avec arrêt sur le pre­mier temps), mais la forme est de type refrain/cou­plets : c’est ce que les com­po­si­teurs fran­çais appel­lent un menuet en ron­deau. Bach choi­sit une forme « galante », et com­pose un chœur pure­ment homo­pho­ni­que, pra­ti­que­ment sans aucun recours au contre­point. C’est très rare dans son œuvre : on ne retrouve de tels chœurs que dans ses can­ta­tes pro­fa­nes, hor­mis évidemment le der­nier chœur de la Passion selon Saint Mathieu.

Mais si ce mor­ceau est galant, l’émotion est bien pré­sente : la tona­lité de do mineur, « agréa­ble, char­mante, mais aussi triste, déso­lée » d’après Matheson, et les phra­ses des­cen­dan­tes don­nent une atmo­sphère pre­nante et recueillie.

Cette image du bébé qu’on berce est l’occa­sion de rap­pe­ler que Bach ado­rait les enfants, mais aussi qu’il eut la dou­leur d’en per­dre dix en bas âge — peut être pense-t-il à eux en écrivant ce chœur. C’est aussi un moyen de faire le lien avec la Nativité, l’autre grande fête chré­tienne, tout comme l’Oratorio de Noël finit sur un cho­ral de la Passion : « dans le bois de la crè­che se trouve celui de la croix ».

L’orches­tre com­mence seul le refrain, la mélo­die prin­ci­pale reve­nant au haut­bois, flû­tes et vio­lons I. Pendant ce temps, les vio­lons II et altos des­si­nent de gran­des des­cen­tes, bien­tôt rejoints par les vio­lon­cel­les. On est frappé par l’abon­dance des lignes des­cen­dan­tes, qui repré­sen­tent l’ense­ve­lis­se­ment, la mise au tom­beau :

Le chœur ren­tre dou­ce­ment et dans le grave, mais il n’a pas la mélo­die, il ne fait qu’accom­pa­gner l’orches­tre au début. Puis peu à peu, il prend son indé­pen­dance, rejoint la mélo­die prin­ci­pale, et reprend enfin la mélo­die du refrain com­plet. De lon­gue tenues sur Ruht wohl, repré­sen­tant le repos et l’immo­bi­lité, accom­pa­gnées d’arpè­ges des­cen­dan­tes chez les bas­ses, pré­pa­rent une grande mon­tée sur « appor­tez-moi aussi le repos », et la fin du refrain. L’orches­tre reprend alors l’intro­duc­tion du refrain seul.

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Giotto, mise au tombeau

Puis vient un pre­mier cou­plet chanté par le chœur sans orches­tre (avec la basse conti­nue). Plus détendu, il com­mence en si bémol majeur . Il finit par une grande mon­tée des bas­ses et sopra­nos sur « m’ouvre le ciel » et une des­cente sur « ferme l’enfer ».

Le refrain reprend alors en entier. Le second cou­plet et sur le même thème que le pre­mier, mais com­mence plus som­bre­ment en fa mineur, et ne fait pas inter­ve­nir le pupi­tre de bas­ses, ce qui lui donne un côté aérien. Il finit également par une grande mon­tée des sopra­nos sur « ciel », et une des­cente sur « enfer ».

Le mor­ceau reprend alors au début, sur l’intro­duc­tion de l’orches­tre, et se finit à la fin du refrain.

Avec cette pièce, Bach écrit un de ses chœurs les plus sim­ples et en même temps les plus émouvants. Il choi­sira également de ter­mi­ner sa pas­sion selon Saint Mathieu par un chœur dans le même style « Wir set­zen uns mit Tränen nie­der » (Nous nous asseyons en pleurs).

Gardiner (sur la belle écriture de Johann Nathanael Bammler, assis­tant de Bach à l’école Saint Thomas)

Suzuki (avan­cer à 02:00)

Et pour finir , Herreweghe :

40. Choral

Ach Herr, laß dein’ lieb’ Engelein
am letzten End’ die Seele mein
In Abrahams Schoß tragen ;
Den Leib in sein’m Schlafkämmerlein
gar sanft, ohn’ ein’ge Qual und Pein,
Ruh’n bis am Jüngsten Tage !
Alsdann vom Tod erwecke mich,
daß meine Augen sehen dich
in aller Freud’, o Gottes Sohn,
mein Heiland und Genadenthron !
Herr Jesu Christ, erhöre mich,
ich will dich preisen ewiglich.
Ah Seigneur, que ton cher angelot
à la dernière extrémité porte mon âme
dans le sein d’Abraham ;
et mon corps dans sa chambre à dormir
tout doux, sans aucune douleur ou peine,
qu’il le laisse reposer jusqu’au jugement dernier !
Alors éveille-moi de la mort,
que mes yeux te voient
en toute joie, ô Fils de Dieu,
mon salut et trône de grâce !
Seigneur Jésus Christ, exauce-moi,
je te louerai éternellement.
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Cathédrale de Chartres : les âmes dans le sein d’Abraham

Mais il faut que le bébé se réveille demain, aussi Bach ajoute un der­nier cho­ral pour évoquer le repos de la mort et le juge­ment der­nier qui le réveillera.

La mélo­die de ce cho­ral, « Herzlich Lieb hab’ ich dich, O Herr, », d’auteur inconnu, est appa­rue la pre­mière fois en 1577 dans un recueil pour orgue paru à Strasbourg. Elle figure aussi dans un recueil paru en 1587 à Bautzen, où elle est asso­ciée à une voix de ténor, évoluant pres­que uni­for­mé­ment à la sixte du soprano. Nous ver­rons que Bach repren­dra cette dis­po­si­tion dans les pre­miè­res mesu­res du cho­ral.

La mélo­die est aussi uti­li­sée dans deux can­ta­tes de Bach, n°149 et 174, et har­mo­ni­sée pour orgue dans le recueil Choral Gesange, N° 152.

Les paro­les sont la 3ème stro­phe du seul can­ti­que connu de Martin Schalling (1532-1608), « Herzlich Lieb hab’ ich dich, O Herr » (hymne pour les mou­rants), écrit aux envi­rons de 1567. Né à Strasbourg, Schalling est devenu super-inten­dant géné­ral du duc de Bavière, avant de deve­nir pas­teur à Nürnberg.

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Abbaye Saint Pierre de Moissac : Lazare dans le sein d’Abraham

Sur les pre­miè­res mesu­res, la des­cente paral­lèle des sopra­nos et des ténors per­met d’évoquer la des­cente de l’ange. Puis une courbe aux voix inter­mé­diai­res décrit le sein d’Abraham. A par­tir de « Alors éveille moi de la mort » l’har­mo­ni­sa­tion devient de plus en plus solen­nelle, pour finir en valeurs lon­gues — évidemment — sur « éternellement ».

Bach a hésité sur la fin de sa pas­sion : dans le reprise de 1725, il sup­prime ce cho­ral, pour conclure sur un chœur plus déve­loppé Christe, du Lamm Gotte (Christ,Agneau de Dieu) que nous connais­sons main­te­nant comme le mou­ve­ment final de la can­tate BWV23, Du wah­rer Gott und Davids Sohn (Toi Vrai Dieu et Fils de David), mais il revien­dra à ce cho­ral plus sim­ple et plus direct dans les repri­ses sui­van­tes.

Chœur Christe, du Lamm Gotte de la can­tate BWV 23 :

Traduction de Philippe Charru et Christoph Theobald



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