[]

Accueil du site > Blog > Le texte du Dixit Dominus (psaume 110)

Le texte du Dixit Dominus (psaume 110)

lundi 2 juillet 2012, par Philippe Torrens

JPEG - 218.1 ko
Gustave Doré, l’Ange des Maccabées

En décem­bre 2012, le Choeur d’Oratorio de Paris inter­prè­tera le psaume Dixit Dominus mis en musi­que par le jeune Haendel. Voilà une bonne occa­sion d’en appren­dre un peu plus sur ce texte sur­pre­nant aux accents guer­riers, qui a ins­piré de nom­breux com­po­si­teurs !

Les psau­mes sont des poè­mes des­ti­nés à être chan­tés lors des céré­mo­nies jui­ves qui avaient lieu au Temple de Jérusalem. Beaucoup sont attri­bués au roi David (qui aurait vécu entre 1000 et 950 av. J.-C.), mais tous ne remon­tent pas à cette époque.

Le Dixit Dominus - Psalmus David (Psaume de David) a sans doute été com­posé au 2e siè­cle av. J.-C. vers 240, au moment où les sept frè­res Maccabée orga­ni­sent une grande révolte des Juifs de Palestine contre le roi séleu­cide Antiochos III (des­cen­dant de Séleucos, un des géné­raux d’Alexandre le Grand ; la dynas­tie règne de la Syrie jusqu’à l’Iran) : les Maccabée veu­lent res­tau­rer la très ancienne royauté reli­gieuse juive, où le roi était aussi grand-prê­tre. Cela expli­que l’exal­ta­tion d’un roi qui serait aussi prê­tre, sur le modèle du pa­­triar­che Melchisédech, men­tionné par la Genèse.

Les chré­tiens ont bien plus tard réin­ter­prété ce psaume en y dis­cer­nant l’annonce du Messie, roi et grand-prê­tre, et en l’appli­quant bien sûr à Jésus. Ce psaume est le plus cité dans le Nouveau Testament et c’est à cela qu’il doit sa célé­brité et son exploi­ta­tion dans la litur­gie : il est le pre­mier psaume récité ou chanté lors des « vêpres », c’est-à-dire de l’office du soir. A ce titre, il a été mis en musi­que par de nom­breux com­po­si­teurs, au pre­mier rang des­quels Monteverdi et Mozart.

Les vêpres sem­blent avoir pris une impor­tance par­ti­cu­lière dans le contexte de la Contre-Réforme (à par­tir de 1560) quand l’Église catho­li­que a voulu ren­for­cer les pra­ti­ques cultuel­les chez tous ses fidè­les. En effet, ce texte concorde bien avec l’esprit de cette Contre-Réforme, qui exalte contre la clarté ratio­na­liste le mys­tère des tex­tes et des rites sacrés, et, dans son esprit mili­tant, prê­che le com­bat contre les infi­dè­les ou les hé­­ré­ti­ques.

Texte latin

Dans la Vulgate (tra­duc­tion latine de la Bible par Saint Jérôme et ses conti­nua­teurs), le texte de ce psaume suit de près le texte grec de la Bible des Septante, c’est-à-dire la tra­duc­tion de l’hébreu en grec effec­tuée à Alexandrie par 70 savants vers 250 av. J.-C, à l’inten­tion de la très nom­breuse com­mu­nauté juive d’Égypte qui ne savait plus l’hébreu.

Dixit Dominus Domino meo :
Sede a dextris meis,
Donec ponam inimicos tuos
scabellum pedum tuorum.
Le Seigneur a dit à mon Seigneur
Assieds-toi à ma droite
Jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis
un escabeau pour tes pieds.
2. Virgam virtutis tuae emittet Dominus
ex Sion.
Domina in medio inimicorum tuorum.
2. Le Seigneur enverra le sceptre de ta puissance
depuis Sion.
Domine au milieu de tes ennemis.
3. Tecum principium in die virtutis tuae,
In splendoribus sanctorum ;
Ex utero ante luciferum genui te.
3. Qu’avec toi soit [= que tu possèdes]
le pouvoir le jour de ta puissance,
dans les splendeurs des hommes de la vraie foi ;
De mon ventre dès l’aurore je t’ai engendré.
4. Juravit Dominus et non paenitebit eum :
Tu es sacerdos in aeternum
Secundum ordinem Melchisedech.
4. Le Seigneur l’a juré et ne s’en repentira pas :
Tu es prêtre pour l’éternité
Selon le modèle de Melchisédech.
5. Dominus a dextris tuis ;
Confregit in die irae suae reges.
5. Le Seigneur est à ta droite ;
Il a brisé les rois le jour de sa colère.
6. Judicabit in nationibus ;
Implebit ruinas,
Conquassabit capita in terra multorum.
6. Il jugera les nations ;
Il [les] remplira de ruines,
Il fracassera les têtes sur la terre de beaucoup.
7. De torrente in via bibet ;
Propterea exaltabit caput.
7. A l’eau du torrent en [sur le] chemin il boira ;
A cause de cela il lèvera la tête.
 
 

Notes :
ver­set 1 : Le Seigneur [=Dieu] a dit à mon Seigneur [= mon sei­gneur ter­res­tre, le roi]
v. 2 : virga : baguette, bâton, inter­pré­ta­ble comme scep­tre. Sion : col­line domi­nant Jérusalem, voi­sine du Temple.
v. 3 : sanc­to­rum : les "saints", c’est-à-dire ceux qui ado­rent le vrai Dieu, contrai­re­ment aux païens.
v. 4 : Melchisedech : roi et grand-prê­tre de Jérusalem qui accueille et bénit Abraham reve­nant vic­to­rieux d’une guerre.
v. 7 : Le sujet de « boira » et de « lèvera » sem­ble être le sei­gneur ter­res­tre et non plus le Seigneur céleste. Les lan­gues ancien­nes ne crai­gnent pas un tel chan­ge­ment de sujet quand il est sug­géré de façon évidente par le sens : Dieu ne peut être le sujet de tel­les actions.

Texte de Clément Marot

Paraphrase en vers (déca­syl­la­bes) de ce psaume par le poète fran­çais (de confes­sion réfor­mée) Clément Marot, parue en 1543.

L’Omnipotent à mon Seigneur et maître
A dit ce mot : A ma dextre te sieds
Tant que j’aurai renversé et fait être
Tes ennemis l’escabeau de tes pieds.
 
Le sceptre fort de ton puissant empire
Enfin sera loin de Sion transmis
Par l’Éternel, lequel te viendra dire :
Règne au milieu de tous tes ennemis.
 
De son bon gré ta gent bien disposée
Au jour très saint de ton sacre courra
Et aussi dru qu’au matin chet rosée (chet = tombe)
Naître en tes fils ta jeunesse on verra.
 
Car l’Éternel sans muer de courage (courage = cœur, disposition)
A de toi seul dit et juré avec : (avec = en même temps, à la fois)
Grand-prêtre et roi tu seras en tout âge
Ensuivant l’ordre au bon Melchisédec,
 
A ton bras droit Dieu, ton Seigneur et Père, (à ton bras droit = à ta droite)
T’assistera aux belliqueux arrois (belliqueux arrois = entreprises guerrières)
Là où pour toi au jour de sa colère
Rompra la tête à Princes et Rois.
 
Sur les gentils exercera sa justice (gentils = païens)
Remplira tout de corps morts envahis
Et frappera pour le dernier supplice
Le chef régnant sur beaucoup de pays.
 
Puis en passant au milieu de la plaine
De grands ruisseaux de sang s’abreuvera.
Par ce moyen ayant victoire pleine,
La tête haut tout joyeux lèvera.

Traduction moderne

Traduction de Eduard Dhorme (biblio­thè­que de la Pléiade)

1- Oracle de Iahvé à mon Seigneur :
« Assieds-toi à ma droite,
jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis
l’escabeau de tes pieds ! »
 
2-Iahvé étendra de Sion le sceptre de ta puissance :
domine au milieu de tes ennemis !
 
3 - En toi la noblesse, au jour de ta naissance,
doté des honneurs sacrés, au sortir du sein,
à toi, dès l’aurore, la rosée de ta jeunesse !
 
4 - Iahvé l’a juré et il ne s’en reprentira pas :
« Tu es prêtre à jamais
à la manière de Melchisédech. »
 
5 - Adonaï est à ta droite,
il brise les rois, au jour de sa colère,
il juge les nations : c’est plein de cadavres,
dont il a brisé la tête sur l’étendue de la terre !
 
6 - Au torrent il boira sur la route,
c’est pourquoi il lèvera la tête.



Article précédent : Benjamin Britten (1913 - 1976)
Article suivant : Haendel : Chandos Anthem n°10, "The Lord is may light"