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Le récitatif dans la Passion selon Saint Jean

samedi 13 février 2010, par M. Bannelier , publié dans

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Saint Jean à Patmos (Hans Memling, 1475)

Les conseillers de Leipzig impo­saient que le texte de l’évangile soit psal­mo­dié inté­gra­le­ment lors des repré­sen­ta­tions de la pas­sion jouées dans la ville.

Bach, dont la foi luthé­rienne est très ancrée, se satis­fait plei­ne­ment de cette obli­ga­tion. Pour lui, le rôle de com­po­si­teur dépasse très lar­ge­ment la mise en musi­que du texte : Il doit user de tout son art de l’écriture vocale pour enri­chir ce texte et en éclairer le sens.

Bach uti­lise le Recitativo secco, dans lequel le soliste déclame le texte très sim­ple­ment (une note par syl­labe), avec la ponc­tua­tion d’accords de l’orgue, et l’appoint des ins­tru­ments qui com­plè­tent le conti­nuo (vio­lon­celle, contre­basse ou basse de viole).

Bach uti­lise de nom­breu­ses tour­nu­res pour éclairer et vivi­fier le texte, que ce soit dans le chant ou l’accom­pa­gne­ment du conti­nuo. Ces for­mu­les jouent à dif­fé­rent niveaux du texte.

Prosodie

Bach prend soin de res­pec­ter les accents de la lan­gue alle­mande, et de pla­cer le point culmi­nant d’une phrase sur le mot le plus impor­tant. De même il mar­que très net­te­ment les phra­ses inter­ro­ga­ti­ves, qui finis­sent par une mon­tée de la voix, mais aussi par un accord sus­pen­sif (sou­vent un accord de sixte, avec une cadence rom­pue),

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Qui cherchez vous ?

alors que les affir­ma­tions sont mar­quées par une cadence par­faite.

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C’est moi

Expressivité

Bach uti­lise le rythme et l’har­mo­nie pour ajou­ter de l’expres­si­vité du réci­ta­tif. Ainsi, lors­que le texte évoque le mal, la souf­france ou l’effroi, il place un accord dis­so­nant au conti­nuo (sou­vent un accord de 7e ou 7e dimi­nuée). L’acca­ble­ment sera mar­qué par un rythme ralenti et des notes des­cen­dan­tes, le com­bat par un mou­ve­ment vif, etc.

A cer­tains endroits, l’har­mo­nie per­met de dif­fé­ren­cier les per­son­na­ges. Ainsi quand Jésus parle de mon­trer la vérité (Warheit), l’har­mo­nie évolue avec force de ré majeur à fa dièse majeur, appor­tant un effet de lumière et d’inten­sité, alors que Pilate répond de manière fai­ble et inter­ro­ga­tive (Qu’est ce que la vérité ?). Qui est du côté de la vérité

Symbolisme

Enfin Bach uti­lise des tour­nu­res visuel­le­ment évocatrices qui repré­sen­tent ou ren­for­cent les idées expri­mées par le texte.

Lorsque le texte uti­lise le verbe « aller », « sor­tir », la voix monte pour évoquer le mou­ve­ment. Au contraire, lors­que les pha­ri­siens tom­bent au sol, ou que Pierre se réchauffe accroupi auprès du feu, la voix des­cend.

De même pour évoquer des per­son­na­ges impor­tant (les grands prê­tres), la voix monte dans les aigus, et redes­cend pour par­ler de leur suite.

La tris­tesse ou la mort sont mar­quées par des chro­ma­tis­mes des­cen­dant. Lorsque Pierre pleure, le mot « Weinet » est illus­tré par un lon­gue mélo­pée chro­ma­ti­que, comme des san­glots. Et pleura amèrement

Le mot « fouetta » (geis­selte) est rendu par une évocation des coups de fouet sous forme de notes rapi­des, répé­tées : Ils l'amenèrent devant Pilate et le fouettèrent La nature royale du Christ est évoquée de nom­breu­ses fois dans l’évangile de Jean. A cha­que fois, la même for­mule mélo­di­que est uti­li­sée :

Tu l'as dit, je suis un roi

Ce motif noble et affir­ma­tif, dans le Jésus atteste son iden­tité, est par­ti­cu­lier en cela qu’on le retrouve à 12 repri­ses dans la pas­sion sur des paro­les de Jésus. Il repré­sente le motif de la royauté du Christ. On le retrou­vera dans le dia­lo­gue avec Pilate, lors­que Jésus parle de son royaume. Il faut savoir que l’évangile de Jean insiste beau­coup sur le carac­tère royal du Christ, alors que la l’évangile selon Saint Mathieu, par exem­ple, com­pare plus sou­vent le Christ à un agneau livré aux bou­chers.

Range ton épée Es tu le roi des juifs ? Jésus répondit... Mon royaume n'est pas de ce monde


Enfin, le motif de la croix, qu’on a vu omni­pré­sent dans le chœur d’intro­duc­tion, se retrouve aussi dans le réci­ta­tif (la croix étant sym­bo­li­sée par un motif en zig-zag) : Et ils le crucifièrent

On trou­vera des exem­ples com­men­tés de ces tech­ni­ques dans le billet sui­vant.



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