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La Passion selon Saint Jean, un opéra liturgique

mardi 15 décembre 2009, par M. Bannelier , publié dans

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Rembrandt, crucifixion

Losqu’ils embau­chent Johann Sebastian Bach, les conseillers de Leipzig se méfient un peu de ce com­po­si­teur « de cour », qui n’a pas de répu­ta­tion bien établie concer­nant la musi­que reli­gieuse. Ils crai­gnent que la musi­que qu’il com­pose ait un carac­tère trop pro­fane. Aussi lui deman­dent-ils de signer une décla­ra­tion dans laquelle il pro­met d’écrire des piè­ces « dont le carac­tère ne serait pas celui d’un opéra, mais inci­te­rait plu­tôt l’audi­teur à une plus grande piété » (wel­che heraus­kom­men opern­haft nicht, son­dern die Zuhörer viel­mehr zu Andacht auf­mun­tere).

Malgré cette pro­messe, Bach accen­tue le carac­tère dra­ma­ti­que de la Passion selon Saint Jean, et uti­lise de nom­breux pro­cé­dés théâ­traux. Ainsi, une aria comme « Zerfließe, mein Herze » est typi­que­ment une aria d’émotion dans le style de l’opéra ita­lien (vu bien sûr à tra­vers les yeux de Bach), et le chœur d’ouver­ture « Herr, unser Herrscher » com­mence avec un enchaî­ne­ment typi­que­ment ita­lien de dis­so­nan­ces dans les haut­bois. Mais on trouve beau­coup d’autres éléments laï­ques dans la Passion selon Saint-Jean.

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Figure de menuet (1725)

Bach uti­lise ainsi diver­ses for­mes de dan­ses à la mode dans ses arias, comme le pas­se­pied pour « glei­ch­falls Ich folge dir » [n° 9], la sara­bande pour « Ach, mein Sinn » [n° 13], et le menuet « en ron­deau » pour le chœur final [n° 39]. Cette der­nière pièce est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante : ce type de chœur homo­pho­ni­que, « galant », n’appa­raît autre­ment que dans les can­ta­tes pro­fa­nes de Bach (excep­tée la Passion selon saint Matthieu, qui contient un chœur final très simi­laire).

L’aria « Es ist voll­bracht » [n° 30], médi­ta­tion sur les der­niè­res paro­les du Christ, a un carac­tère par­ti­cu­liè­re­ment théâ­tral : l’ouver­ture et la sec­tion finale, avec une viole de gambe et des lignes des­cen­dan­tes, ins­pi­rés par le style du « Tombeau » fran­çais, font un contraste sai­sis­sant avec la par­tie médiane en « stile conci­tato » (style agité) à l’ita­lienne, avec le qua­tuor à cor­des com­plet ( « Der Held aus Juda mit siegt Macht »).

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Viole d’amour, Paris 1760

Alors que la plu­part des arias de la Passion selon saint Jean sont par­ti­cu­liè­re­ment brè­ves, de façon à ne pas entra­ver l’écoulement du récit de la Passion, Bach s’est caté­go­ri­que­ment écarté de ce concept à un seul endroit : le cou­ple arioso/aria, n° 19 et 20. Ici, Bach fait usage de deux vio­les d’amour, consi­dé­rées à l’époque comme des ins­tru­ments d’un carac­tère net­te­ment pro­fane, et très rares dans la musi­que d’église de Bach. Dans l’arioso « Betrachte meine Seel » [n° 19] un luth tout aussi « laï­que » est ajouté à l’ensem­ble. Le texte de ces deux piè­ces, une réac­tion à la fla­gel­la­tion du Christ, est expres­sé­ment mys­ti­que et pié­tiste avec son culte du sang et des bles­su­res du Christ (son « dos, tout rouge de sang » devient « le plus bel arc en ciel qui révèle la béné­dic­tion de Dieu »), et il doit avoir fait sou­le­ver plus d’un sour­cil luthé­rien ortho­doxe à Leipzig.

La lon­gue aria « Erwäge, blut­gefärb­ter sein wie Rücken » [n° 20] est par­ti­cu­liè­re­ment des­crip­tive : les mots tels que « consi­dé­rez » (le motif d’ouver­ture), « vagues » et « arc-en-ciel » sont repré­sen­tées par des figu­res musi­ca­les exu­bé­ran­tes des deux vio­les d’amour.

Il est clair que Bach a porté peu d’atten­tion à sa pro­messe de ne pas com­po­ser de manière « opé­ra­ti­que » : il a vu les vêpres du Vendredi Saint, et la musi­que semi-litur­gi­que de la pas­sion, comme une occa­sion par­faite pour mon­trer sa poly­va­lence et ses capa­ci­tés de com­po­si­tion en tant que maî­tre de cha­pelle.

(D’après Pieter Dirksen)



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