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Jean-Joseph Cassanéa de Mondonvillle (1711-1772) : Dominus regnavit

lundi 25 novembre 2013, par Philippe Torrens

Jean-Joseph Cassanéa de Mondonvillle (1711-1772)

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Mondonville par Maurice Quentin de La Tour

Venu du midi (il naît à Narbonne), Mondonville aurait été formé à la musi­que par son père. En 1734, il est appelé à Lille comme vio­lo­niste et comme com­po­si­teur de « grands motets » pour les concerts de cette ville. En 1738, il s’ins­talle à Paris et devient en 1744 sous-maî­tre de la Chapelle Royale. Il com­pose dans de nom­breux gen­res : musi­que ins­tru­men­tale (concer­tos pour vio­lon, entre autres), opéra (Titon et l’Aurore, en 1753), ora­to­rio fran­çais (Les Israélites à la mon­ta­gne d’Horeb, en 1758). Pendant la Querelle des Bouffons qui oppose les tenant de la tra­di­tion fran­çaise aux ita­lia­ni­sants, il prend réso­lu­ment le parti des pre­miers, bien que ses œuvres soient mar­quées par les influen­ces ita­lien­nes et alle­man­des.

Dominus regnavit

Dominus regna­vit est un des trois « grands motets » com­po­sés pour Lille en 1734. Ce genre s’est déve­loppé en France dans la seconde moi­tié du17e siè­cle avec De La Lande et Lully. Louis XIV ayant fait rem­pla­cer les mes­ses chan­tées par des « mes­ses bas­ses », la par­tie musi­cale de ces offi­ces était désor­mais dévo­lue à un motet (com­po­si­tion musi­cale sur un texte sacré, en géné­ral un psaume) qui emploie un grand chœur à cinq par­ties (bas­ses, bary­tons, ténors, altos, sopra­nos), un petit chœur, des solis­tes (cons­ti­tuant par­fois le petit chœur) et un orches­tre. Il com­mence par une « sym­pho­nie » (une intro­duc­tion orches­trale), sui­vie par un mou­ve­ment pour grand chœur et orches­tre, puis de mou­ve­ments dif­fé­ren­ciés par les for­ma­tions qu’ils requiè­rent (solos, duos ou trios de solis­tes, dia­lo­gues entre le grand et le petit chœur, ins­tru­ments employés...) aussi bien que par leur carac­tère. Il se ter­mine par une doxo­lo­gie (« Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, dans les siè­cles des siè­cles. Amen »). Après la mort de Louis XIV, ces grands motets accom­pa­gnent moins sou­vent les offi­ces royaux et sont joués au Concert Spirituel, où ceux de Mondonville seront beau­coup repris. Dominus regna­vit (1734)

Le psaume 92 exalte la majesté et la puis­sance de Dieu, qui du haut des cieux domine la terre et les eaux.

I - Symphonie introductive et Chœur (Dominus regnavit)

Dominus regnavit, decorem indutus est
Indutus est Dominus fortitudinem
et praecinxit se.
Le Seigneur est roi, il est revêtu de splendeur
Le Seigneur est revêtu de puissance
et il a noué sa ceinture.

La sym­pho­nie en ré mineur est une ouver­ture à la fran­çaise majes­tueuse, avec ryth­mes poin­tés et grou­pes de dou­bles cro­ches pré­cé­dant les temps forts. Fait rare dans les grands motets, la sym­pho­nie expose (en esquis­sant un trai­te­ment poly­pho­ni­que) le thème que le chœur reprend et déve­loppe en entrées suc­ces­si­ves de ses cinq pupi­tres. Un bref inter­mède ins­tru­men­tal module vers si bémol majeur, tona­lité dans laquelle le chœur reprend le thème en le com­bi­nant avec un nou­veau motif sur les mots deco­rem indu­tus est, traité ensuite en blocs homo­pho­ni­ques : cette sug­ges­tion de force et de pou­voir a pour apo­gée prae­cin­xit se (« il a noué sa cein­ture »), geste du roi qui s’apprête à par­tir au com­bat. Puis le thème prin­ci­pal revient aux cinq voix à l’unis­son en ré mineur, avant qu’un bref trai­te­ment poly­pho­ni­que n’amène à la cadence finale.

II - Trio (soprano, ténor, baryton + basse) Etenim firmavit orbem terrae

Etenim firmavit orbem terrae,
qui non commovebitur.
Et de fait il a stabilisé le cercle de la terre,
qui restera inébranlable.

La musi­que de ce ver­set, expri­mant la sta­bi­lité de la créa­tion, est d’une solen­nelle len­teur et ne s’écarte pres­que jamais de ré mineur. Les voix res­tent le plus sou­vent homo­pho­nes.

III - Duo (sopranos) Parata sedes tua

Parata sedes tua ex tunc ;
A saeculo tu es.
Ton trône est prêt depuis lors ;
Tu es de toute éternité.

Les deux sopra­nos, accom­pa­gnées par une ritour­nelle des deux bois qui intro­duit le mou­ve­ment, célè­brent dans un joyeux ré majeur le trône de Dieu établi pour l’éternité. Elles chan­tent à la tierce et, mal­gré quel­ques entrées déca­lées, de façon homo­phone ; elles se répan­dent ensem­ble en gra­cieu­ses voca­li­ses confé­rant à ce mou­ve­ment une allure très légère.

IV - Chœur : Elevaverunt flumina vocem suam

Elevaverunt flumina, Domine,
Elevaverunt flumina vocem suam,
Elevaverunt flumina fluctus suos,
A vocibus aquarum multarum.
Mirabiles elationes maris ;
Mirabilis in altis Dominus.
Les fleuves ont élevé, Seigneur,
Les fleuves ont élevé leur voix,
Les fleuves ont élevé leurs flots agités,
Parmi les voix des eaux innombrables.
Admirables sont les gonflements de la mer ;
Admirable est en haut des cieux le Seigneur.

Ensemble J.W. Audoli.
Chœur d’Oratorio de Paris
Direction : Jean Sourisse
(Paris : église Saint Séverin)
Motet "Dominus regna­vit" de Mondonville : extrait du 4e mou­ve­ment dit "choeur de la tem­pête"

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Le mou­ve­ment, très illus­tra­tif, rap­pelle les évocations de tem­pê­tes dans les opé­ras de l’époque. Les traits de cor­des rapi­des, les ryth­mes impla­ca­bles et les notes répé­tées qui les sou­tien­nent évoquent le style d’un Vivaldi. Cette « tem­pête » com­mence dans la tona­lité de la mineur. Les ins­tru­ments expo­sent le thème, ensuite repris en entrées suc­ces­si­ves par les dif­fé­ren­tes voix : il com­mence par un arpège du grave à l’aigu sug­gé­rant la mon­tée des eaux, com­biné avec un motif rapide de notes conjoin­tes ascen­dan­tes et des­cen­dan­tes figu­rant, bien sûr, le mou­ve­ment des vagues. De nou­veaux motifs très ryth­més sur fluc­tus suos et a voci­bus aqua­rum mul­ta­rum intro­dui­sent de nou­vel­les agi­ta­tions au sein de cette tem­pête. Notons que sou­vent les cor­des, qui com­bi­nent les mêmes motifs, ne dou­blent pas les chœurs, mais par­ti­ci­pent à la poly­pho­nie, tou­jours très claire mal­gré sa com­plexité.

Le com­po­si­teur a su varier l’inten­sité de cette tem­pête avec une grande habi­leté. L’apo­gée est atteint avec les excla­ma­tions homo­pho­ni­ques du chœur sur flu­mina. Puis après un silence, une excla­ma­tion d’un ton très dif­fé­rent : mira­bi­les sunt ela­tio­nes maris (« admi­ra­bles sont les gon­fle­ments de la mer »), comme si le spec­ta­teur pre­nait tout à coup une dis­tance contem­pla­tive. L’agi­ta­tion des eaux reprend un court ins­tant pour être vite inter­rom­pue par une deuxième contem­pla­tion, plus pro­lon­gée : mira­bi­lis in altis Dominus (« admi­ra­ble est dans les cieux le Seigneur »). Mondonville l’a mise en valeur par une extrême sobriété de moyens qui donne à cette conclu­sion un carac­tère exta­ti­que contras­tant vio­lem­ment avec ce qui a pré­cédé.

V - Récitatif (soprano) : Testimonia tua

Testimonia tua credibilia facta sunt nimis,
Domum tuam decet sanctitudo,
Domine, in longitudinem dierum.
Les témoignages sur toi sont de toute confiance,
Il convient que ta demeure soit sacrée,
Seigneur, pour toute la durée des jours.

Deux réci­ta­tifs lents à la fran­çaise, c’est-à-dire plus mélo­di­ques que leurs équivalents ita­liens ou alle­mands, enca­drent un air dont le thème est exposé par les vio­lons puis repris par la soprano, d’abord en fa majeur (tona­lité des réci­ta­tifs), puis en ré mineur et de nou­veau en fa majeur. Mondonville mon­tre ici ses dons de mélo­diste, capa­ble de créer savam­ment un air d’une appa­rente sim­pli­cité — qui est un des grands moments musi­caux de ce motet.

VI - Chœur : Gloria

Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto
sicut erat in principio et nunc et semper
et in saecula saeculorum. Amen.
Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit
comme au commencement, maintenant, toujours
et pour l’éternité. Amen

Le motet s’achève, tra­di­tion­nel­le­ment, sur une doxo­lo­gie. Le Gloria majes­tueux revient à la tona­lité ini­tiale de ré mineur en grands accords homo­pho­ni­ques. Après un silence, il est suivi par sicut erat in prin­ci­pio... d’abord chanté à l’unis­son par tou­tes les voix qui se dis­so­cient au troi­sième et nunc et sem­per et déve­lop­pent des séquen­ces poly­pho­ni­ques tout en se retrou­vant sou­vent sur des blocs homo­pho­ni­ques, le tout habi­le­ment varié, sur un rythme très vif. Puis bas­ses et bary­tons à l’unis­son pré­sen­tent, sur in sae­cula sae­cu­lo­rum, Amen, le sujet d’une fugue trai­tée ensuite assez libre­ment et d’où les blocs homo­pho­ni­ques ne sont pas exclus.

Philippe Torrens (Chœur d’Oratorio de Paris)



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