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Haendel : Dixit Dominus (psaume 110)

lundi 26 novembre 2012, par Choeur d’Oratorio de Paris

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Haendel jeune, Portrait dit "Chandos" (vers 1720)

Ce psaume (numé­roté 110, autre­fois 109) com­mence les vêpres et son texte pose bien des pro­blè­mes d’inter­pré­ta­tion dans le détail des­quels nous n’entre­rons pas. Pour en avoir une idée, repor­tez-vous à notre arti­cle pré­cé­dent Le texte du Dixit Dominus (psaume 110).

Quoi qu’li en soit, le texte du psaume offre aux musi­ciens de bel­les pos­si­bi­li­tés de contras­tes entre vio­lence (« il broiera les rois, bri­sera les têtes de bien des hom­mes... ») apai­se­ment (« il boira au tor­rent »), ardeur et solen­nité. Le jeune Haendel, qui a 22 ans lorsqu’il écrit cette œuvre, y mani­feste la maî­trise des moyens qu’il a héri­tés de l’Italie moderne (Carissimi, Stradella, Steffani, Alessandro Scarlatti) et de la tra­di­tion ger­ma­­ni­que (emploi de motifs en valeurs lon­gues rap­pe­lant le cho­ral pro­tes­tant ou des thè­mes gré­go­riens). Comme ses contem­po­rains ita­liens, il alterne les airs accom­pa­gnés (de style moderne) et les chœurs où la poly­pho­nie est plus déve­lop­pée (de style ancien).

Ce motet frappe par cer­tai­nes auda­ces har­mo­ni­ques (la sus­pen­sion brus­que sur un fa# dans le pre­mier mou­ve­ment) et par la vigueur ryth­mi­que qui anime l’ensem­ble et qui est une carac­té­ris­ti­que de la manière haen­de­lienne. Peut-être lui man­que-t-il encore l’épaisseur de la matière ins­tru­men­tale et har­mo­ni­que, cette heu­reuse plé­ni­tude sonore qui cons­ti­tuera un des grands char­mes de son style et que l’on entend dans les Chan­dos Anthems.

1 - chœur, alto et soprano

Dixit Dominus Domino meo :
Sede a dextris meis,
Donec ponam inimicos tuos
scabellum pedum tuorum.
Le Seigneur a dit à mon Seigneur
Assieds-toi à ma droite
Jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis
un escabeau pour tes pieds.

Le pre­mier mou­ve­ment com­mence par une vigou­reuse intro­duc­tion très ryth­mée aux cor­des, que sui­vent les inter­ven­tions alter­nées du chœur et des solis­tes. La fin du mou­­ve­ment redonne la parole aux cor­des.

2 - air pour alto

Virgam virtutis tuae emittet Dominus
ex Sion.
Domina in medio inimicorum tuorum.
Le sceptre de ta puissance, le Seigneur l’en­verra depuis Sion.
Domine au milieu de tes ennemis.

Le mor­ceau se déve­loppe en mul­ti­pliant pro­gres­si­ve­ment les voca­li­ses.

3 - air pour soprano

Tecum principium in die virtutis tuae,
In splendoribus sanctorum ;
Ex utero ante luciferum genui te.
Qu’avec toi soit le pouvoir au jour de ta puissance,
Dans les splendeurs des hommes de la vraie foi ;
De mon ventre, dès l’aurore, je t’ai engen­dré.

L’air repose sur une ritour­nelle de rythme ter­naire d’où la soprano se déta­che pour dé­­rou­ler ses voca­li­ses. L’adé­qua­tion de de cet air, comme du pré­cé­dent, avec le texte évo­quant l’auto­rité du sou­ve­rain peut paraî­tre approxi­ma­tive : Haendel a sans doute plu­tôt cher­ché le contraste avec le début du mou­ve­ment sui­vant.

4 - chœur

Juravit Dominus et non paenitebit eum :
Le Seigneur l’a juré et ne s’en repentira pas :

Les blocs homo­pho­nes sug­gè­rent solen­nel­le­ment la puis­sance du Seigneur et l’irré­vo­ca­­bi­lité de son ser­ment (et non pae­ni­te­bit eum, où l’on notera la mise en valeur de non) est affir­mée sur un tempo beau­coup plus rapide.

5 - chœur

Tu es sacerdos in aeternum
Secundum ordinem Melchisedech.
Tu es prêtre pour l’éternité
Selon le modèle de Melchisédech.

Haendel oppose ici le carac­tère sta­ti­que de la pre­mière séquence (une phrase mélo­­di­que sim­ple mon­tant vers l’aigu : Tu es sacer­dos) avec la rapi­dité de la seconde, secun­­dum ordi­nem Melchisedech (qui, au départ, pré­sente une mélo­die des­cen­dante).

6 - chœur

Dominus a dextris tuis ;
Confregit in die irae suae reges.
Judicabit in nationibus ;
Implebit ruinas,
Conquassabit capita in terra multorum.
Le Seigneur est à ta droite ;
Il a brisé les rois le jour de sa colère.
Il jugera les nations [= les païens] ;
Il [les] remplira de ruines,
Il fracassera sur la terre les têtes de beaucoup.

C’est encore le chœur qui évoque la colère du Seigneur et intro­duit des figu­ra­­lis­mes sur confre­git reges (« Il a brisé les rois ») ; judi­ca­bit in natio­ni­bus est traité en style poly­pho­ni­que ancien avant qu’un trait de cor­des énergique n’intro­duise l’évocation d’une sorte d’oura­gan pro­vo­quant les rui­nes sur son pas­sage ; puis le silence se fait sur le champ de rui­nes avant qu’un figu­ra­lisme (comme une suite de coups de pilon) illus­tre une nou­velle action vio­lente du Seigneur : conquas­sa­bit capita mul­to­rum.

7 - deux sopranos et chœur

De torrente in via bibet ;
Propterea exaltabit caput.
A l’eau du torrent en [sur le] chemin il boira ;
A cause de cela il lèvera la tête.

L’atmo­sphère change radi­ca­le­ment, évoquant un pai­si­ble repos, sans que le com­po­si­teur ait, comme d’autres, tel A. Scarlatti, cher­ché à illus­trer le flux du tor­rent. Le dia­lo­gue des deux sopra­nos est sou­tenu par des séquen­ces homo­pho­nes (et sur un rythme de noi­res répé­tées) du chœur.

8 - Chœur

Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto
In saecula saeculorum . Amen.
Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit
Dans les siècles des siècles. Amen.

La doxo­lo­gie finale (glo­ri­fi­ca­tion de Dieu) est d’abord expo­sée suc­ces­si­ve­ment par les sopra­nos et les ténors, puis elle est sou­te­nue par les valeurs lon­gues d’un motif de type gré­go­rien exposé par les bas­ses, puis par les autres voix tan­dis qu’à leur tour les bas­ses repren­nent le mélisme de Gloria. L’œuvre se ter­mine par une fugue sur un motif très rythmé (sur In sae­cula sae­cu­lo­rum) com­posé de notes répé­tées sui­vies d’un motif tour­­noyant : le tout confère à ce final une allure par­ti­cu­liè­re­ment joyeuse.

Traduction du psaume 110 par Edouard Dhorme (bibliothèque de la Pléiade)

1 - Oracle de Iahvé à mon Seigneur :
« Assieds-toi à ma droite,
jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis
l’escabeau de tes pieds ! »`
 
2 - Iahvé étendra de Sion le sceptre de ta puissance :
domine au milieu de tes ennemis !
 
3 - En toi la noblesse, au jour de ta naissance,
doté des honneurs sacrés, au sortir du sein,
à toi, dès l’aurore, la rosée de ta jeunesse !
 
4 - Iahvé l’a juré et il ne s’en repentira pas :
« Tu es prêtre à jamais
à la manière de Melchisédech ».
 
5 - Adonaï est à ta droite,
il brise les rois, au jour de sa colère,
il juge les nations : c’est plein de cadavres,
dont il a brisé la tête sur l’étendue de la terre !
 
6 - Au torrent il boira sur la route,
c’est pourquoi il lèvera la tête.



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