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Haendel : Chandos Anthem n°10, "The Lord is may light"

mercredi 21 novembre 2012, par Philippe Torrens

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Haendel jeune, Portrait dit "Chandos" (vers 1720)

Après sa période ita­lienne (1706-1710), c’est à un nou­veau milieu, l’Angleterre angli­cane, qu’Haendel s’adapte dans les Chandos Anthems, com­po­sés quel­ques années plus tard (1717-1718) : il les com­pose pour un richis­sime mécène, le duc de Chandos, qui devait sa for­tune à ses fonc­tions de tré­so­rier-payeur des armées pen­dant les guer­res de suc­ces­sion d’Espagne ; le texte des onze anthems (c’est-à-dire des can­ta­tes angli­ca­nes) est cons­ti­tué d’extraits des psau­mes tels qu’on les trou­vait tra­duits dans le Livre de la prière com­mune (Book of Common Prayer) angli­can.

Nous savons peu de cho­ses concer­nant la com­po­si­tion des Chandos Anthems et, en par­ti­cu­lier, l’ordre de leur com­po­si­tion. La plu­part recou­rent à seu­le­ment trois voix et à un effec­tif ins­tru­men­tal réduit, car Haendel a dû s’adap­ter aux moyens musi­caux limi­tés dont son mécène dis­po­sait dans son châ­teau de Cannons, mais The Lord is my Light (Le Seigneur est ma lumière) emploie des moyens net­te­ment plus impor­tants : cinq voix (les sopra­nos sont divi­sées) cor­des, haut­bois et deux flû­tes. Les extraits de psau­mes choi­sis exal­tent la puis­sance de Dieu, qui aide ses fidè­les à vain­cre leurs enne­mis ; ils l’en remer­cient par leurs louan­ges et dési­rent « habi­ter pour tou­jours sa demeure ». Ce contenu per­met à Haendel de varier l’expres­sion en évoquant tour à tour la puis­sance redou­ta­ble de Dieu, la joie des hom­mes d’être sous sa pro­tec­tion et leur reconnais­sance à son égard.

1- Sinfonia

L’anthem com­mence par une sin­fo­nia (pas­sage pure­ment ins­tru­men­tal) en sol mineur, dont la pre­mière par­tie est un largo de carac­tère solen­nel, et la seconde, un alle­gro qui déroule une fugue rapide et énergique, dont le sujet repose sur des grou­pes de notes répé­tées.

Illustration sonore : inter­pré­ta­tion par

  • The Choir of King’s College, Cambridge
  • Academy of St. Martin-in-the-Fields
  • Sir David Willcocks

2 - air pour ténor (psaume 27, verset 1)

The Lord is my light and my salvation ;
Whom then shall I fear ?
The Lord is the strength of my life ;
Whom then shall I fear ?
Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
De qui aurai-je donc peur ?
Le Seigneur est la force de ma vie ;
De qui aurai-je donc peur ?

Le thème, très bref, met en valeur les deux mots essen­tiels ; puis les séquen­ces s’allon­gent et modu­lent (do mineur et ré mineur) avant de reve­nir aux phra­ses cour­tes et à la tona­lité de sol mineur.

3 - chœur (psaume 27, v. 3)

Though an host of men were laid against me,
Yet shall my heart not be afraid.
Though there rose up war against me,
Yet I will put my trust in Him.
Qu’une troupe soit menée contre moi,
Mon cœur n’aura pas peur.
Qu’il se lève une guerre contre moi,
Je placerai ma confiance en Lui.

Le chœur entre en scène pour l’évocation d’une mêlée guer­rière : un thème mar­tial et bref, en si majeur, est tan­tôt dis­persé entre les dif­fé­ren­tes voix, tan­tôt chanté par plu­sieurs voix en même temps, tan­dis que la phrase affir­mant « mon cœur n’aura pas peur » est trai­tée en valeurs lon­gues (en can­tus fir­mus) par une ou plu­sieurs voix. Un second épisode (« qu’il se lève une guerre contre moi ») déve­loppe le même pro­cédé en l’accom­pa­gnant de voca­li­ses, pour se ter­mi­ner sur une séquence homo­pho­ni­que affir­mant solen­nel­le­ment : « je pla­ce­rai ma confiance en Lui ».

4 - air pour ténor (psaume 27, v. 4)

One thing have I desired of the Lord
Which I will require,
That I may dwell in the house of the Lord all the days of my life
To behold the fair beauty of the Lord
And to visit his temple.
La seule chose que j’ai désirée de la part du Seigneur
Et que je rechercherai,
C’est que je puisse habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie
Pour contempler la splendeur du Seigneur
Et pour fréquenter son temple.

Ce mou­ve­ment est un largo dans lequel deux flû­tes accom­pa­gnent déli­ca­te­ment le ténor, expri­mant le désir du fidèle de « rési­der dans la mai­son du Seigneur tous les jours de sa vie ». Les ryth­mes poin­tés se mul­ti­plient : ils pour­raient sou­li­gner la fer­meté du désir exprimé. Puis, après une ritour­nelle des flû­tes, com­mence une nou­velle séquence plus sereine pour illus­trer l’état contem­pla­tif du fidèle (« pour contem­pler la splen­deur du Seigneur »), sur laquelle s’achève le mou­ve­ment.

5 - chœur (psaume 27, v. 6)

I will offer in his dwelling an oblation with great gladness ;
I will sing and speak praises unto the Lord.
J’accomplirai dans sa demeure un sacrifice avec une grande joie ;
Je chanterai et j’adresserai des louanges au Seigneur.

Le chœur déve­loppe une idée appa­ren­tée à celle du mou­ve­ment pré­cé­dent, mais cette fois sur un ton exul­tant : des voca­li­ses rapi­des pas­sent d’une voix à l’autre, par­fois une voix tient une note sur les mots prai­ses ou Lord tan­dis que les autres chan­tent de façon homo­phone ; vers la fin, le jeu s’inverse et trois voix tien­nent un accord sur Lord tan­dis que les seu­les sopra­nos repren­nent le thème prin­ci­pal. Le mou­ve­ment s’achève sur une séquence homo­phone.

6 - chœur (psaume 18, v. 32 ; puis v. 8 et 15)

For who is God but the Lord,
Or hath any strenth
except the Lord ?
The earth trembled and quak’d,
the very fondation
Also of the hills shook,
and were removed.
He cast forth lightnings and gave his thunder and destroyed them.
Car qui est Dieu si ce n’est le Seigneur,
Ou possède quelque force
si ce n’est le Seigneur ?
La terre a frémi et tremblé,
le fondement même
Des montagnes aussi a été secoué et déplacé.
Il a lancé des éclairs et produit son tonnerre et Il les a détruits.

Ce nou­veau chœur com­mence lui aussi par une solen­nelle séquence homo­phone, à laquelle suc­cède l’évocation très imi­ta­tive (un « figu­ra­lisme ») d’un trem­ble­ment de terre : les notes répé­tées homo­pho­nes, les brus­ques silen­ces, rap­pel­lent le fameux « air du froid » dans Le roi Arthur de Purcell. La musi­que illus­tre ensuite les éclairs et le ton­nerre (qui roule en lon­gues voca­li­ses des bas­ses), puis la tem­pête s’achève brus­que­ment.

7 - chœur (psaume 20, v. 9)

They are brought down and fall’n, but we are risen.
Ils sont précipités et tombent, mais nous, nous sommes relevés.

C’est encore au chœur qu’est confié ce mou­ve­ment qui sou­li­gne musi­ca­le­ment le contraste entre la chute des enne­mis (illus­trée par une des­cente chro­ma­ti­que) et l’élévation des pro­té­gés du Seigneur (évidemment sug­gé­rée par un trait ascen­dant), si l’on se réfère au contexte du psaume cité. Mais ce frag­ment isolé pour­rait bien plu­tôt sug­gé­rer, dans un contexte chré­tien, la chute des dam­nés oppo­sée à l’élévation des élus (le terme risen est sou­vent employés pour par­ler des res­sus­ci­tés). Après un silence, le chœur revient alle­gro ma non troppo à la louange du Seigneur.

8 - chœur (psaume 34, v. 4)

O praise the Lord with me,
and let us magnify his name together.
Louez le Seigneur avec moi
et célébrons son nom ensemble !

Le chœur reprend la louange du Seigneur, déjà expri­mée dans le cin­quième mou­ve­ment. L’exul­ta­tion d’alors fait place à une calme séré­nité : des voca­li­ses très flui­des cir­cu­lent d’une voix à l’autre sur la deuxième par­tie du ver­set (let us magnify...) tan­dis que la pre­mière par­tie (O praise the Lord with me) recourt à des valeurs lon­gues et exprime une calme et ferme assu­rance.

9 - air pour ténor (psaume 28, v. 7)

The Lord is my strength and my shield ;
My heart has trusted in Him and I am helped :
Therefore my heart danceth for joy
And in my song will I praise Him.
Le Seigneur est ma force et mon bouclier ;
Mon cœur a eu confiance en Lui et je suis secouru :
C’est pourquoi mon cœur danse de joie
Et dans mon chant je veux Le louer.

Le ténor pour­suit sur le même ton que le chœur pré­cé­dent. L’air est intro­duit par une ritour­nelle qui cons­ti­tue le début du thème exposé immé­dia­te­ment après par le ténor. À mesure qu’il se déroule, les voca­li­ses lui confè­rent une allure plus joyeuse et le mou­ve­ment devient de plus en plus dan­sant, illus­trant les paro­les elles-mêmes.

10 - air pour soprano (psaume 29, v. 3 et 10)

It is the Lord that ruleth the sea,
The Lord sitteth above the water flood
And the Lord remaineth a king for ever.
C’est le Seigneur qui gouverne la mer,
Le Seigneur réside au-dessus des grandes eaux [autre interprétation : « du déluge »]
Et le Seigneur reste un roi pour toujours.

La puis­sance de la mer sur laquelle règne le Seigneur est évoquée par un rythme très mar­qué, pré­sent d’un bout à l’autre du mou­ve­ment, rythme qui ne passe au second plan que quand la soprano s’attarde à trois repri­ses en valeurs lon­gues sur for ever.

11 - chœur (psaume 30, v. 5 ; psaume 45, v. 18)

Sing praises unto the Lord,
O ye saints of His,
And give thanks unto Him for a remembrance of his holiness.
I will remember thy name from one generation to another :
Therefore shall the people give thanks unto Thee,
World without end. Amen.
Chantez des louanges au Seigneur,
Vous qui êtes ses dévots,
Et adressez-lui vos remerciements en mémoire de sa sainteté.
Je rappellerai ton nom de génération en génération :
C’est pourquoi les peuples t’adresseront leurs remerciements,
Dans les siècles des siècles. Amen.

Ce chœur final de glo­ri­fi­ca­tion com­mence andante par un motif d’accom­pa­gne­ment en arpè­ges (rap­pe­lant Zadok le prê­tre) sur le fond duquel se déroule une brève louange solen­nelle : les voix entrent en imi­ta­tion et se retrou­vent rapi­de­ment en homo­pho­nie, puis elles repar­tent dis­per­sées avant de se retrou­ver pour la fin de la pre­mière séquence. La seconde, alle­gro, com­mence joyeu­se­ment par une par­tie fuguée sur « Je rap­pel­le­rai ton nom... » sui­vie d’une autre, d’un carac­tère plus fluide, sur « C’est pour­quoi les peu­ples... » Une der­nière séquence, tou­jours alle­gro, com­bine ensuite World without end et Amen : les pre­miers mots appa­rais­sent en valeurs lon­gues (can­tus fir­mus) tan­dis que l’Amen est traité en vigou­reux sup­port ryth­mi­que où l’on retrouve un motif déjà uti­lisé de la même façon dans la fin du Dixit Dominus (motif au départ typi­que de la musi­que ins­tru­men­tale et trans­posé par Haendel dans l’écriture vocale).



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